Portrait — De la ruche à la plante, l’histoire d’un entrepreneur qui a fait de la botanique le moteur de sa vision.
Qu’est-ce qu’un Botapreneur ?
Le mot est nouveau, mais l’idée est puissante. Un Botapreneur, c’est un entrepreneur qui comprend que les plantes — qui co-évoluent avec les abeilles depuis plus de 100 millions d’années — ne sont pas seulement des éléments de la nature. Ce sont des ressources, des données, des opportunités, des solutions économiques, des sources de santé, d’innovation et de développement.
Un Botapreneur relie deux mondes : la botanique et l’entrepreneuriat. D’un côté, il observe les plantes, les fleurs, les saisons, les paysages, les familles botaniques, les formes, leurs composés primaires et secondaires, les usages et les interactions avec les êtres vivants. De l’autre, il transforme cette connaissance en projets, en produits, en services, en formations, en revenus et en changement pour les communautés.
Pour comprendre cette idée, prenons l’exemple d’Ascencio Paul.
Une vision qui commence par l’abeille
Ascencio Paul est un entrepreneur qui a démarré en apiculture en 2017, avec un investissement initial de 50 000 dollars US. À travers Les Villages Apicoles Horizons S.A. (ViAHSA), il a choisi l’abeille comme point de départ d’une vision plus large : produire du miel de qualité (Miel du Roi, Christophia, Green Pasture Farms), un vin de miel (Cuvée Royale), former des apiculteurs (à travers le Centre de formation permanente en apiculture — CFPA), mettre à la disposition de la filière apicole des ressources (à travers le Centre de concentration de ressources apicoles — CCRA), créer de la valeur, renforcer les communautés rurales et montrer que la nature peut devenir une force économique lorsqu’elle est comprise.
Mais l’histoire d’Ascencio Paul ne se limite pas à la ruche. Elle change véritablement de dimension lorsqu’il comprend que l’avenir de l’apiculture ne dépend pas seulement des abeilles : il dépend aussi des plantes.
Un marché en pleine croissance. Selon Fortune Business Insights, le marché mondial des médicaments à base de plantes devrait atteindre 347,5 milliards de dollars américains d’ici 2029, avec un taux de croissance annuel composé (TCAC) de 11,16 % sur la période 2022-2029. La demande croissante d’ingrédients à base de plantes dans l’industrie cosmétique stimulera la croissance de ce marché.
Une formation qui change le regard (2021)
En juillet 2021, pour renforcer la vision apicole de ViAHSA, Ascencio Paul organise — avec l’expertise du Jardin Botanique des Cayes (JBC) et d’Éco-entrepreneur — une formation pour les apiculteurs sur l’importance de la biodiversité et de la restauration écologique dans l’apiculture. L’objectif est clair : aider les acteurs de la filière à mieux comprendre les conditions nécessaires pour développer une apiculture plus forte, plus durable, plus résiliente et plus intelligente.
À cette occasion, il invite William Cinéa, botaniste-entrepreneur, à intervenir devant les apiculteurs sur l’importance de l’environnement dans le développement de l’apiculture. Cette collaboration a enfanté l’idée de l’École intégrale de développement apicole (EIDA), pilier de deux projets académiques à développer avec les universités haïtiennes : la Chaire de Leadership en Enseignement (CLE) des Sciences apicoles haïtiennes et la Chaire de Leadership en Enseignement des Sciences botaniques haïtiennes.
Ce jour-là, une idée simple est mise au centre de la discussion :
On ne peut pas comprendre les abeilles sans comprendre les plantes.
Une ruche n’est pas seulement une boîte où vivent des abeilles. Elle est liée à un territoire. Elle dépend des arbres, des arbustes, des herbes, des lianes, des plantes aromatiques, des fleurs saisonnières, du nectar, du pollen et du calendrier de floraison. Elle dépend de la capacité du paysage à nourrir les abeilles. Les plantes à fleurs (Angiospermes) sont apparues il y a 130 à 140 millions d’années, les formes sociales d’Apidés il y a environ 87 millions d’années, et l’espèce Apis mellifera il y a 9 à 6 millions d’années, au cours du Miocène.
William Cinéa explique que les abeilles ne visitent pas toutes les plantes de la même manière. Certaines donnent du nectar, d’autres du pollen. Certaines fleurissent longtemps, d’autres seulement pour une courte période. Certaines fleurs sont facilement accessibles aux abeilles ; d’autres ne le sont pas, à cause de leur forme, de leur faible production de nectar ou de leur rareté.
Cette explication change le regard. Elle montre que l’apiculture ne commence pas avec l’achat des ruches, mais avec la lecture du paysage et la connaissance des plantes.
Pour Ascencio Paul, cette formation marque un tournant. Il comprend que l’apiculteur moderne ne doit pas seulement surveiller ses ruches : il doit aussi observer les plantes autour d’elles. Savoir quelles espèces fleurissent, à quelle période, combien de temps, lesquelles nourrissent les abeilles, lesquelles manquent dans le territoire, et lesquelles pourraient être plantées ou protégées.
Cette compréhension est essentielle. Quand les abeilles ne trouvent pas assez de nectar, les apiculteurs sont parfois obligés de les nourrir avec du miel mis de côté ou du sucre. Mais le sucre ne remplace pas un paysage riche en plantes mellifères : il aide temporairement, sans construire une apiculture durable.
L’apiculture durable et résiliente demande donc plus que des ruches. Elle demande des données, de l’observation, des connaissances botaniques, et tient compte du changement climatique. Elle demande de comprendre les saisons, les fleurs, les strates végétales, les plantes nectarifères, les plantes pollinifères et la capacité réelle d’un territoire à soutenir les colonies.
C’est là qu’apparaît la force du Botapreneur.
De l’apiculteur au Plant Master
Ascencio Paul ne reste pas dans la seule production. Il entre dans la recherche, la formation, la lecture, l’observation et la compréhension des relations entre les abeilles et les plantes. Il comprend que la botanique peut donner une nouvelle intelligence à l’apiculture haïtienne.
À côté de sa formation en Natural Beekeeping and Honey Wine Making, il a suivi en 2021, avec le Jardin Botanique des Cayes, le programme Plant Master — Botanique pour décideurs : un ensemble de conférences en ligne sur les plantes médicinales et aromatiques et sur la reforestation, ainsi que des formations en ligne sur la reproduction des plantes, la biodiversité et la restauration des écosystèmes, et la méthodologie de collecte des données pour les espèces natives et endémiques.
Il participe à des formations. Il continue à lire. Il cherche des informations sur les plantes, les abeilles, les fleurs et les ressources nectarifères. Il s’intéresse à la botanique non comme une science éloignée de son métier, mais comme une partie intégrante de l’avenir de l’apiculture et de son entreprise.
Cette évolution est importante : un apiculteur peut devenir un entrepreneur botanique, ou bota-entrepreneur ; un entrepreneur peut devenir un acteur de la science ; et une filière économique peut se renforcer lorsqu’elle s’appuie sur la connaissance du vivant.
Ascencio Paul maîtrise progressivement les connaissances sur les plantes et devient un véritable Plant Master. Il participe activement à la mise sur pied de la Société Haïtienne de Botanique, où il occupe le rôle de vice-président aux côtés de William Cinéa, président de cette société. Il ne soutient pas la botanique de l’extérieur : il entre dans le mouvement, participe à la réflexion, et fait de la connaissance des plantes une partie centrale de sa vision.
Une anecdote éclaire son état d’esprit. Ascencio Paul aime dire que, tous les six mois, il change profondément. Cela ne veut pas dire qu’il abandonne ce qu’il savait : cela veut dire qu’il continue à apprendre. Chaque lecture apporte une idée ; chaque idée, une réflexion ; chaque réflexion, une impulsion ; chaque impulsion, une énergie nouvelle. Et cette énergie pousse à l’action.
C’est exactement cela, l’esprit Botapreneur : ne jamais rester figé. Continuer à apprendre, à observer, à chercher des données, et à transformer les connaissances en actions concrètes.
L’abeille, point de départ d’une nouvelle économie
À travers ViAHSA, cette vision prend une dimension plus large. L’apiculture devient plus qu’une activité de production de miel : un outil de formation, de développement local, de restauration des écosystèmes et de création de valeur. Une manière de relier les abeilles, les plantes, les communautés et l’économie.
Ainsi, Ascencio Paul organise régulièrement des formations sur l’apiculture, l’agriculture durable et la botanique pour ses partenaires. Pour lui, former n’est pas une activité secondaire : c’est une stratégie. Former, c’est transmettre une vision, aider les apiculteurs à mieux comprendre leur environnement, et donner aux communautés les moyens de transformer les ressources naturelles en opportunités.
En 2022, ViAHSA entame un plaidoyer pour le développement apicole d’Haïti lors de la Conférence de la NAAHP, organisée à Boston (Massachusetts, USA). L’entreprise y exhorte la diaspora haïtienne à investir dans des projets qui ont un impact sur leurs communautés d’origine et qui aideraient à freiner l’exode des cerveaux et la décapitalisation du monde rural — à l’image de ces familles qui vendent leurs propriétés ancestrales pour financer l’émigration de leurs membres vers d’autres cieux.
Le plaidoyer appelle aussi à construire des partenariats stratégiques avec des entreprises de filières comme ViAHSA, des organisations sérieuses et des universités, afin de créer de nouveaux écosystèmes de développement sur le modèle des clusters. Cette façon de faire pourrait permettre à Haïti de recouvrer ses trois souverainetés perdues — écologique et environnementale, alimentaire et nutritionnelle, économique et financière — en s’appuyant sur les abondantes ressources de sa diaspora.
L’histoire de ViAHSA montre que l’abeille peut être le point de départ d’une nouvelle économie. Une économie qui ne détruit pas la nature, mais apprend à travailler avec elle. Une économie qui ne voit pas seulement la plante comme une matière première, mais comme une information, une ressource et une possibilité d’innovation. Ce n’est pas par hasard que la devise de ViAHSA est : « Reverdir et Enrichir Haïti grâce à l’abeille ».
L’exemple d’Ascencio Paul est important. La botanique n’est pas réservée aux chercheurs, aux universités ou aux laboratoires. Elle peut aider un apiculteur à mieux produire, une entreprise à mieux planifier, une communauté à mieux valoriser son territoire, et les jeunes à imaginer de nouveaux métiers.
Devenir Botapreneur, ce n’est pas seulement créer une entreprise autour des plantes. C’est changer de regard. C’est apprendre à voir dans chaque plante une possibilité. C’est comprendre que la biodiversité peut devenir une source d’innovation, de santé, d’économie, d’éducation et de développement durable.
Le monde a besoin de plus de Botapreneurs
Le parcours d’Ascencio Paul nous rappelle une vérité simple : l’avenir de l’apiculture ne se trouve pas seulement dans les ruches. Il se trouve aussi dans les plantes, dans la connaissance, dans les données, et dans la capacité d’observer, d’apprendre et de transformer cette connaissance en action.
Ainsi, chaque plante de la ferme apicole de ViAHSA est une occasion de création pour lui. Avec la quenèpe, il crée un vin de miel (hydromel) et un rhum (Graine de Miel, traduction du nom scientifique Melicoccus bijugatus) ; la cirouelle donne l’hydromel Hydro X Ci ; les racines de vétiver servent à fabriquer le rhum Face au Mur ; le moringa entre dans la composition du Movigor ; le gros thym est le chef d’orchestre du Tchelele ; la roselle (ou bissap) sert à fabriquer six produits : poudre de roselle, jus de roselle, rhum Boule Pique, Propolis +, Lune de Miel et Vin de Roselle. Il utilise 13 aromates pour ses miels aromatisés de la gamme Green Pasture Farms et fabrique trois médicaments naturels à base de propolis, d’épices, de moringa et de calebasse.
Voilà pourquoi Ascencio Paul peut être présenté comme un Botapreneur. Il relie l’abeille à la plante, la plante à la science, la science à l’entrepreneuriat, et l’entrepreneuriat au développement local.
Et c’est aussi le message que Botapreneurs veut porter au monde : apprendre à connaître les plantes pour créer, innover, restaurer, produire et construire de nouvelles formes de richesse.
Le monde a besoin de plus de Botapreneurs. Des personnes capables de regarder une fleur et d’y voir plus qu’une fleur. Des personnes capables de regarder une abeille et d’y voir plus qu’un insecte. Des personnes capables de regarder un territoire et d’y voir un avenir. Ascencio Paul montre que cette vision est possible.