Le foraging désigne la recherche, l’identification et la récolte de ressources alimentaires qui poussent spontanément dans les milieux naturels ou semi-naturels : fruits, feuilles, graines, racines, champignons, etc. Ce n’est pas une pratique nouvelle. Depuis des millénaires, les populations utilisent ces ressources pour leur alimentation. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’intérêt croissant de la recherche pour ces espèces, notamment face aux enjeux de sécurité alimentaire, de changement climatique et de diversification de l’alimentation.
Cette recherche représente une opportunité : certaines plantes pourraient apporter de nouveaux fruits, de nouveaux aliments ou des ressources intéressantes pour l’agriculture. Mais elle présente aussi un risque. Lorsqu’une plante peu connue devient populaire, sa récolte peut rapidement fragiliser les populations naturelles. Avant de valoriser, il faut donc rechercher, documenter, protéger et apprendre à multiplier.
Pour illustrer ce défi mondial, prenons l’exemple d’Haïti. Au cours de mes recherches botaniques, j’ai documenté plus d’une dizaine de fruits encore peu connus ou peu valorisés. En voici six.
1. Citron de mer (Ximenia americana)
Cet arbuste ou petit arbre épineux produit un fruit jaune comestible. L’espèce possède une très large distribution tropicale et est présente en Afrique, en Asie et dans les Amériques, notamment en Haïti. Ses fruits sont consommés et différentes parties de la plante sont utilisées dans les médecines traditionnelles de plusieurs pays. En Haïti, sa consommation semble beaucoup plus limitée et nous disposons encore de peu d’informations sur ses usages traditionnels. Il serait intéressant d’étudier davantage sa distribution, sa valeur nutritionnelle et son potentiel comme ressource fruitière.
2. Pitaya locale (Selenicereus triangularis)
Cette Cactaceae caribéenne produit un fruit charnu qui devient rouge ou rosé à maturité. Le fruit est comestible et les pitayas sont aujourd’hui cultivées et commercialisées dans plusieurs régions du monde. Pourtant, cette espèce reste encore peu valorisée en Haïti. Il faudrait mieux documenter sa distribution, ses qualités nutritionnelles, sa multiplication et son potentiel pour développer une production fruitière locale.
3. Harrisia divaricata
Ce cactus est natif d’Hispaniola et pousse principalement dans les zones sèches. Dans mes recherches de terrain, j’ai documenté la consommation de ses fruits dans certaines régions du Nord d’Haïti. L’espèce reste cependant peu connue. Nous devons mieux étudier la valeur nutritionnelle de ses fruits, sa distribution, l’état de ses populations et les méthodes permettant de la multiplier avant d’envisager une valorisation plus importante.
4. Leptocereus undulosus
Cette Cactaceae est également native d’Hispaniola. Elle produit un fruit vert très particulier qui peut, extérieurement, rappeler un petit avocat. J’ai documenté la plante et ses fruits, mais nous manquons encore d’informations sur son utilisation alimentaire en Haïti. Le fruit est-il consommé ? Quelle est sa composition ? Quels animaux le consomment ? Comment l’espèce se reproduit-elle et comment ses graines sont-elles dispersées ? C’est précisément le type d’espèce pour lequel la recherche doit continuer avant toute valorisation.
5. Pouteria hotteana
Cette espèce est présente en Haïti et appartient à une famille (Sapotaceae) qui comprend de nombreux arbres fruitiers. Dans mes recherches, j’ai observé des fruits de Sapotaceae qui méritent davantage d’études. Il faut mieux documenter leur identification, leur distribution, les usages locaux, leur propagation et leur potentiel avant de proposer une valorisation.
6. Garcinia barkeriana
Cette Clusiaceae produit des fruits jaunes et est native d’Hispaniola. Plusieurs espèces du genre Garcinia produisent des fruits consommés dans différentes régions du monde, mais cela ne signifie pas automatiquement que Garcinia barkeriana possède les mêmes usages. Nous avons encore besoin de données spécifiques sur son utilisation alimentaire, ses usages traditionnels, sa composition et sa distribution en Haïti. Elle représente donc une excellente espèce pour développer de nouvelles recherches.
Ces six exemples montrent que le foraging ne doit pas seulement consister à découvrir de nouveaux fruits et commencer à les récolter. Connaître une ressource est une première étape ; savoir comment l’utiliser sans la faire disparaître est tout aussi important. Toute valorisation devrait être accompagnée de recherches sur la conservation, la propagation et la protection des populations naturelles, tout en tenant compte des connaissances et des bénéfices des communautés locales.
C’est cela, pour moi, l’École de botanique : développer une botanique appliquée pour étudier, documenter, conserver, valoriser et promouvoir les plantes pour le bien-être de tous. Chaque pays devrait mieux connaître sa biodiversité afin de découvrir les ressources qu’elle peut offrir, tout en garantissant leur utilisation durable sans détruire les espèces ni les écosystèmes.
William Cinéa — Botaniste, Plant Scientist