Par William Cinéa — Botaniste : conservation, recherche, restauration des écosystèmes et éducation.
Si vous cherchez à comprendre les liens profonds qui unissent la botanique, la pharmacologie, l’écologie et l’ethnobotanique, il est essentiel de s’inspirer des plus grands. Jean-Marie Pelt (1933-2015) est incontestablement l’un de ces modèles de premier plan. Personnellement, cet homme de science exceptionnel a profondément influencé ma façon de penser et d’agir, et, plus largement, ma vision de la carrière de botaniste.
J’espère qu’il saura, à votre tour, vous inspirer. Son parcours nous rappelle surtout une chose essentielle : la botanique n’est pas une science du passé. Elle reste une science vivante, capable de répondre aux grands défis de notre époque.
De la pharmacie à une vision globale du monde végétal
Né en 1933 à Thionville et décédé en 2015, son parcours académique force le respect : docteur en pharmacie en 1959, puis agrégé en 1961. Mais très tôt, son cheminement scientifique s’est ouvert vers les sciences naturelles, la botanique, la biologie végétale et la pharmacognosie.
C’est précisément cette capacité à refuser le cloisonnement des sciences qui me fascine chez lui. Jean-Marie Pelt n’a pas abandonné la pharmacie pour devenir botaniste, puis abandonné la botanique pour devenir écologue. Il a construit des ponts entre ces disciplines. Une plante pouvait être étudiée comme un organisme vivant, comme un élément d’un écosystème, mais aussi à travers ses molécules, ses propriétés, ses usages et ses relations avec les sociétés humaines.
Cette approche l’a conduit vers l’ethnopharmacologie. Ses missions internationales, notamment en Afghanistan et au Yémen, l’ont amené à s’intéresser aux pharmacopées traditionnelles, parvenant même à valider scientifiquement en laboratoire près de 75 % des usages médicinaux empiriques étudiés. En véritable homme de conviction, il a d’ailleurs cofondé la Société Française d’Ethnopharmacologie et s’est battu avec acharnement pour défendre la profession d’herboriste, sévèrement touchée par la suppression de son diplôme officiel en France en 1941.
Voilà une première grande leçon pour les nouvelles générations : la pensée systémique et holistique. Être botaniste ne signifie pas uniquement collecter, identifier et classer. La botanique doit dialoguer avec l’écologie, la médecine, la pharmacie et la phytochimie.
Le leadership, la responsabilité et l’entrepreneuriat scientifique
Jean-Marie Pelt ne voulait pas seulement comprendre la nature. Il voulait que cette connaissance contribue à transformer la société.
Sa pensée accordait une place importante à l’interdépendance du vivant, à la solidarité et à la responsabilité de l’être humain envers la nature. Il défendait une écologie profondément humaniste : protéger la nature ne signifiait pas exclure l’être humain, mais repenser sa place et ses responsabilités. Cette philosophie apparaît dans plusieurs de ses ouvrages, notamment L’Homme re-naturé (Prix européen d’Écologie), La Vie sociale des plantes, La Terre en héritage et La Solidarité chez les plantes, les animaux, les humains.
Mais ce qui rend son parcours encore plus fort, c’est qu’il a cherché à traduire ses convictions en actions. Quand on étudie la nature et que l’on voit des choses que les autres ne voient pas encore, on ne peut pas se taire. En 1971, il devient un bâtisseur et fonde l’Institut européen d’écologie à Metz. Il exerce également des responsabilités municipales et s’implique dans les questions d’environnement et d’écologie urbaine, réintégrant l’eau et les espaces verts au cœur de la ville. Son leadership s’est aussi manifesté dans ses luttes : il a cofondé le CRIIGEN pour exiger la transparence sur les OGM et a milité sans relâche contre l’usage destructeur des pesticides.
C’est une autre leçon fondamentale : la science confère un devoir moral d’agir. Lorsqu’un scientifique comprend l’importance de la biodiversité, il doit s’impliquer, rassembler et bâtir pour peser sur les décisions publiques.
La communication et la diffusion des connaissances
C’est probablement ici que Jean-Marie Pelt m’a le plus influencé. Il aurait pu rester professeur et chercheur, mais il a choisi d’ériger la transmission au rang de mission vitale.
Il a été l’un des premiers à oser débattre publiquement de la sensibilité et de l’« intelligence » des plantes. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont La Médecine par les plantes, qui a reçu un prix de l’Académie française, et son immense travail de vulgarisation a été récompensé par le prix Jean-Perrin.
Il a également utilisé la télévision et la radio pour éduquer le grand public. Sa série télévisée L’Aventure des plantes (récompensée par un Sept d’or) et sa voix reconnaissable dans l’émission CO2 mon amour sur France Inter demeurent inoubliables. Je n’ai jamais rencontré Jean-Marie Pelt, mais il m’a influencé chaque jour à travers ce qu’il a pris le temps d’écrire et d’enregistrer. Un scientifique peut disparaître, mais ce qu’il a transmis continue de former des générations.
Un immense champ de recherche nous attend
Aujourd’hui, nous entendons parfois que la botanique disparaît. Je pense exactement le contraire. J’espère profondément que de nouvelles générations de médecins, de pharmaciens, d’écologues et de botanistes décideront d’étudier les plantes avec cette même profondeur, pour mieux les valoriser et les protéger.
Jean-Marie Pelt a défriché ce chemin pour nous ; c’est à nous de le poursuivre et d’y apporter encore plus de lumière. Il nous a laissé un défi scientifique fascinant : si nous avons identifié les molécules que les plantes produisent, nous sommes encore loin d’avoir percé le mystère du pourquoi elles les fabriquent. Le champ de recherche qui s’ouvre à nous est gigantesque.
Trouvez vos modèles, puis construisez votre propre chemin
C’est finalement le message que je souhaite transmettre. Lorsque vous voulez construire une carrière, trouvez des modèles. Étudiez leur parcours. Regardez comment ils ont surmonté les frontières entre les disciplines et transformé leurs connaissances en actions. Il ne s’agit pas de devenir une copie, mais de comprendre ce que leur parcours peut nous apprendre.
Le champ d’étude et l’influence de Jean-Marie Pelt ont été d’une telle ampleur que son empreinte est gravée dans les étoiles : un astéroïde porte aujourd’hui son nom, (38019) Jeanmariepelt.
Les idées qu’il a semées continuent de germer. C’est peut-être là l’un des plus beaux héritages qu’un scientifique puisse laisser. La botanique est vivante. À nous de continuer à la faire vivre.
William Cinéa — Botaniste : conservation, recherche, restauration des écosystèmes et éducation.
Portrait de Jean-Marie Pelt : Fredamas, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons — recadrage par Botapreneurs.