Partout dans le monde, il existe des botanistes qui n’ont jamais mis les pieds dans une université. Je les appelle les maîtres des plantes de terrain. Ce sont des femmes et des hommes qui vivent au contact direct de leur flore et qui en connaissent chaque nom local, chaque usage, chaque secret. Leur savoir est immense, mais il reste souvent dans l’ombre, transmis de bouche à oreille, rarement écrit, et rarement partagé au-delà de leur communauté.

Il faut distinguer plusieurs façons d’être botaniste. Il y a la botanique universitaire, celle que l’on étudie à l’université, avec ses herbiers et ses noms latins. Et il y a la botanique de terrain, celle de ceux qui portent la mémoire vivante des plantes. C’est de ces derniers qu’il s’agit ici.

En Haïti, j’ai eu la chance d’en rencontrer plusieurs, et l’un d’eux est devenu pour moi un modèle. Il s’appelle Pierre Honet. Il vit à Macaya, dans la localité de Formond, et il en est le guide. La montagne est sa maison et son école. Quand on marche avec lui sur les sentiers, on comprend vite qu’il ne récite pas des leçons : il reconnaît les plantes comme on reconnaît des visages familiers. Il connaît les noms locaux, la distribution des espèces, les usages, la reproduction, et les liens entre les plantes et les gens. Ce n’est pas un scientifique au sens universitaire du terme, mais c’est un véritable maître des plantes, formé non par les livres, mais par l’expérience.

Pierre Honet, guide et maître des plantes à Macaya
Pierre Honet sur les sentiers de Macaya — un maître des plantes formé par le terrain, l'observation et la transmission orale.

J’ai appris à ses côtés. L’université m’avait donné la précision, la rigueur de la classification et des noms scientifiques. Pierre, lui, m’a donné autre chose : l’usage, l’écologie, la mémoire vivante des plantes. Les deux savoirs se complètent, et l’un sans l’autre reste incomplet.

Les noms portent la mémoire

Ce qui m’a le plus marqué, c’est sa manière de nommer et de distinguer les plantes. Pour beaucoup d’espèces, il parle de « pied mâle » et de « pied femelle », une façon populaire de séparer deux espèces proches. Et chaque nom porte une leçon.

Un jour, sur le sentier, je lui demande le nom d’une plante. Il me répond sans hésiter : « langue de bœuf ». Je lui demande pourquoi ce nom. Il me dit : c’est un danger, si un bœuf la mange, elle peut le tuer, et l’on voit sa langue ressortir. Le nom n’est pas une fantaisie. Il garde en mémoire un danger réel. Il m’a montré qu’il en existe deux, un pied mâle et un pied femelle, deux variétés de Campanulacées (Lobelia robusta) très toxiques, capables de tuer facilement.

Lobelia robusta — langue de bœuf, Campanulacée toxique
Lobelia robusta — « langue de bœuf » : Campanulacée hautement toxique. Le nom populaire garde en mémoire un danger documenté.

Plus loin, il me fait sentir deux autres plantes, aromatiques cette fois. Je lui demande leur nom. Il répond : « amandier petite feuille » et « amandier grande feuille ». Il les présente comme frère et sœur, deux plantes qui sentent bon et avec lesquelles on prépare du thé. Il m’a dit que les feuilles servent aussi d’essence pour parfumer les comparettes à Jérémie. Ces deux plantes sont de la famille des Rosacées (Prunus occidentalis et Prunus myrtifolia).

Prunus myrtifolia — amandier petite feuille
Prunus myrtifolia — « amandier petite feuille » : Rosacée aromatique utilisée en infusion et pour parfumer les comparettes à Jérémie.
Prunus occidentalis — amandier grande feuille
Prunus occidentalis — « amandier grande feuille » : la plante « sœur » de la précédente, même famille, même usage, grandes feuilles.

C’est là, en l’écoutant, que ma conviction s’est faite : la botanique de terrain est riche de données et d’informations précieuses pour valoriser et conserver les plantes. Et la perte de la connaissance d’une seule espèce peut entraîner sa disparition.

Car ce savoir est fragile. Quand un homme comme Pierre s’éteint sans avoir transmis ce qu’il sait, c’est toute une bibliothèque qui disparaît. Et le danger va plus loin : perdre la connaissance d’une plante, c’est souvent le premier pas vers la perte de la plante elle-même. On ne protège bien que ce dont on connaît l’importance.

Pierre Honet avec Amyris apiculata, endémique strict d'Haïti
Pierre devant Amyris apiculata — une plante endémique strictement d'Haïti. Sans lui, cette espèce resterait anonyme pour la plupart d'entre nous.

Trois leçons pour redéfinir la botanique de demain

De cette expérience avec Pierre, et de mes observations globales, j’ai tiré trois grandes leçons :

1. Le terrain est irremplaçable

Pour documenter, valoriser et conserver une flore, la botanique des livres ou d’Internet ne donnera jamais le sens systémique du terrain — cette capacité à voir la plante dans son milieu, reliée à son écosystème. Saisissez chaque occasion de participer à une expédition botanique.

2. Les communautés sont les gardiennes du savoir

Les peuples locaux comptent parmi eux de véritables maîtres des plantes. Il faut les encourager à partager ce savoir pour assurer une meilleure vulgarisation interne et contribuer directement à la conservation.

3. L’alliance des savoirs est indispensable

Il existe encore un grand fossé entre la botanique universitaire et la botanique locale. Pour apporter des solutions durables, il faut voir ces deux approches comme complémentaires. Chercheurs, étudiants et gens de terrain doivent collaborer pour répondre aux enjeux majeurs de notre société : la santé, la sécurité alimentaire et le changement climatique.

Il y a des Pierre partout dans le monde

En Haïti comme en Afrique, en Asie comme en Amazonie, des femmes et des hommes portent cette connaissance immense de la flore et méritent d’être reconnus, soutenus et écoutés. Les documenter, dialoguer avec eux, transmettre leur savoir à la jeune génération, voilà l’un des travaux les plus urgents de la botanique d’aujourd’hui.

C’est précisément le sens de ce que je veux entreprendre. À l’École de Botanique Appliquée de Botapreneurs, je compte organiser des expéditions de terrain pour aider chacun à mieux comprendre les plantes, dans les livres comme sur le sentier, et à prendre part à ce travail de documentation et de conservation. Car une meilleure connaissance des plantes est fondamentale : pour votre santé, pour votre alimentation, pour votre bien-être, pour votre jardin, pour votre environnement.

Faisons de la botanique une priorité.

William Cinéa — Botaniste, Plant Scientist

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