Par William Cinéa — Fondateur de Botapreneurs et créateur du programme Plant Mastery.

Un étudiant peut aujourd’hui décrocher un diplôme de biologie sans savoir nommer l’arbre qui pousse devant l’amphithéâtre où il l’a obtenu. Il connaît le mot « stomate », mais pas la plante qui s’adapte à la sécheresse au bord de sa route. Il a mémorisé des familles botaniques, mais il ne reconnaît pas une seule plante toxique de sa propre région.

Ce n’est pas une anecdote. C’est un phénomène mesuré. En 2022, une équipe de chercheurs a décrit dans Ecology and Evolution ce qu’elle appelle « l’extinction de l’éducation botanique » : on enseigne de moins en moins les plantes, on forme de moins en moins de botanistes, et ce cercle s’auto-entretient. Pendant ce temps, les plantes restent au cœur de notre alimentation, de notre santé, de notre eau et de notre climat. Nous formons des diplômés qui savent tout de la cellule, et presque rien du vivant qui les entoure.

La bonne nouvelle, c’est que ce problème a une solution. Et cette solution peut redonner aux universités un rôle de premier plan.

Comment une science vivante est devenue invisible

Il faut d’abord comprendre comment nous en sommes arrivés là. Avant le 16e siècle, la botanique était une science pratique : morphologie, usages médicinaux, observation directe, savoirs des communautés. Le jardin botanique de Padoue, créé en 1545, incarne cette époque où l’on apprenait les plantes en les observant vivantes.

Puis le microscope a tout changé. En 1665, Robert Hooke publie Micrographia. Au 19e siècle, Schleiden et Schwann posent les bases de la théorie cellulaire. La botanique se tourne vers l’invisible — la cellule, le tissu, la molécule, le gène. Cette révolution était essentielle, et elle doit continuer : c’est elle qui nous fait comprendre pourquoi une plante produit telle molécule, comment elle résiste au stress, quels effets ses composés peuvent avoir.

Mais quelque chose s’est perdu en chemin. On a enseigné la cellule sans faire toucher la feuille. On a enseigné les tissus sans faire observer l’écorce. On a enseigné les molécules sans les relier aux usages, aux risques et aux savoirs des communautés. Et dans les pays où les laboratoires manquent, la botanique est devenue une théorie qu’on récite — une science qu’on mémorise au lieu d’une science qu’on vit.

Ce que m’ont appris des gens qui n’étaient jamais allés à l’école

J’ai étudié les plantes à l’université. Pourtant, certaines de mes leçons les plus précieuses, je les dois à des personnes qui n’ont jamais eu la chance d’y entrer. Sur le terrain, elles m’ont appris la toxicité des plantes, les différences entre espèces proches, les usages médicinaux et alimentaires, les périodes de floraison, les plantes qui retiennent les sols ou attirent les abeilles, et celles qu’il ne faut jamais utiliser sans prudence.

Ces savoirs ne remplacent pas la science. Ils la complètent. Et ils m’ont fait comprendre une chose simple : une botanique solide repose sur trois sources qui doivent se rejoindre — le laboratoire, les savoirs des communautés locales, et l’expérience du terrain. Sans laboratoire, il manque la profondeur. Sans savoirs locaux, il manque la mémoire et l’utilité sociale. Sans terrain, il manque la plante elle-même.

C’est exactement ce qu’une université peut réunir — si elle le décide.

La solution : un parcours en deux temps

La réforme que nous proposons est simple à comprendre. Elle conduit l’étudiant de la plante vivante jusqu’à l’innovation, en deux grandes étapes.

La première étape forme un Plant Master : une personne qui apprend à décrypter les plantes avec méthode. Avant même d’entrer dans la spécialisation moléculaire, l’étudiant apprend à observer, identifier, disséquer une fleur, reconnaître une famille, utiliser une flore, faire un herbier, distinguer une plante toxique d’une plante utile, dialoguer avec les communautés et comprendre un écosystème. Cette base ne devrait pas être réservée aux futurs botanistes : agronomes, forestiers, médecins, pharmaciens, nutritionnistes, paysagistes, enseignants et décideurs travailleront tous avec les plantes. Ensuite seulement, ceux qui le souhaitent approfondissent par la science de laboratoire — qui devient bien plus puissante lorsqu’elle est reliée au terrain.

La seconde étape forme un botaniste entrepreneur, ou Botapreneur : une personne qui transforme la connaissance des plantes en services, produits, formations, bases de données, jardins, projets de restauration et solutions concrètes. Non pas pour commercialiser la nature sans responsabilité, mais pour créer de la valeur qui permet de mieux protéger, mieux transmettre et mieux utiliser les plantes — et de financer la botanique elle-même. C’est ainsi qu’une science trop souvent dépendante des seules subventions peut redevenir vivante et autonome.

Un curriculum prêt à être adopté

Concrètement, voici l’architecture pédagogique que nous proposons aux universités : six niveaux, de la plante vivante jusqu’à l’entreprise.

NiveauAxeCe que l’étudiant y apprend
1Botanique pratiqueMorphologie, identification, familles, herbiers, flores, organes, habitats ; plantes locales, toxiques, alimentaires, médicinales, envahissantes, natives et utiles à la restauration
2Botanique de terrainSorties régulières en écosystèmes, jardins, fermes, forêts, zones humides, marchés, montagnes, littoraux ; observer, documenter, photographier, cartographier, collecter, interpréter
3Ethnobotanique & savoirs locauxDialoguer avec les communautés, documenter les usages, respecter les droits, relier les connaissances traditionnelles à la science moderne
4Botanique de laboratoireCellule, tissus, anatomie, physiologie, génétique, phytochimie, molécules, toxicologie, mécanismes d’adaptation
5Données botaniquesBases de données : noms, occurrences, statuts de conservation, usages, risques, photos, cartes, collections, données moléculaires et ethnobotaniques
6Botanique entrepreneurialeTransformer la connaissance en projet, service, formation, produit, conseil, innovation, entreprise ou programme de conservation

Ce parcours ne demande pas de renoncer à la botanique moléculaire. Il demande de la réunir avec le terrain, les communautés et l’action. L’objectif n’est pas de choisir entre les deux : c’est de les unir.

Ce qu’une université y gagne

Imaginez maintenant une université qui adopte ce parcours. Ses étudiants ne sortent plus seulement avec un diplôme : ils savent observer une fleur sur le terrain et comprendre ensuite ses tissus au microscope ; ils connaissent une plante médicinale dans une communauté et peuvent étudier ses molécules avec prudence ; ils comprennent une espèce native dans son écosystème et peuvent proposer une stratégie de restauration.

Cette université forme des diplômés plus complets et plus employables. Elle devient un pôle de référence pour sa région, un partenaire des villes, des ministères, des ONG et des entreprises qui ont besoin de botanistes. Et grâce à la botanique entrepreneuriale, elle ouvre à ses étudiants des débouchés réels : bases de données de plantes locales, jardins éducatifs, conseil aux villes sur les espèces résilientes, inventaires pour les projets de restauration, valorisation des plantes aromatiques, parcours botaniques et jardins thérapeutiques.

À l’inverse, ne rien faire a un coût. Chaque promotion qui sort sans savoir observer et comprendre les plantes, c’est une part de mémoire vivante qui s’efface — au moment précis où la dégradation des sols, le changement climatique et la perte de biodiversité exigent l’inverse.

Un appel aux universités

C’est ici que Botapreneurs intervient. Notre mission est d’aider les universités, les jardins botaniques et les institutions à bâtir ce parcours : une botanique qui commence par la plante vivante, respecte les savoirs locaux, mobilise les outils scientifiques modernes, forme des Plant Masters et ouvre la voie à des botanistes entrepreneurs.

Nous proposons d’accompagner les établissements pour co-construire ce curriculum, former les formateurs, concevoir les sorties de terrain et les modules entrepreneuriaux, et relier l’université aux communautés et aux opportunités de son territoire.

Si vous dirigez une université, un département, un jardin botanique ou un programme de formation, parlons-en. La botanique du 21e siècle ne se contentera pas de décrire les plantes : elle reconnectera les gens au vivant, et formera une génération capable de le comprendre et de le protéger. Cette génération commence dans vos salles de cours — et sur vos sentiers.

Parce que les plantes ne sont pas seulement des cellules, des noms ou des molécules. Elles sont des êtres vivants, des mémoires évolutives, des sources de santé, d’alimentation, de beauté, de culture et de résilience. Et pour les comprendre, le monde a besoin d’une nouvelle génération de botanistes, de Plant Masters et de Botapreneurs.


Références

  • Stroud, S., Fennell, M., Mitchley, J., Lydon, S., Peacock, J. & Bacon, K. L. (2022). « The botanical education extinction and the fall of plant awareness. » Ecology and Evolution, 12(7), e9019.
  • UNESCO — Jardin botanique de Padoue (Orto botanico di Padova), créé en 1545.
  • Robert Hooke, Micrographia, 1665.
  • Matthias Schleiden et Theodor Schwann — travaux fondateurs de la théorie cellulaire, 19e siècle.
  • Judd, W. S., Campbell, C. S., Kellogg, E. A., Stevens, P. F. & Donoghue, M. J. Plant Systematics: A Phylogenetic Approach.
  • Raven, P. H., Evert, R. F. & Eichhorn, S. E. Biology of Plants. W. H. Freeman.

À propos de l’auteur — William Cinéa est botaniste-entrepreneur, titulaire d’une maîtrise en leadership des jardins botaniques et interprète de nature certifié. Il est fondateur de Botapreneurs et créateur du programme Plant Mastery. Il travaille à démocratiser la connaissance botanique pour la rendre utile à la santé, l’alimentation, l’agriculture, la conservation, l’éducation, l’innovation, le bien-être et l’entrepreneuriat végétal.